Pop et Kok

Il faut le reconnaître, la littérature zombie est, comme le cinéma, souvent méprisée et reléguée dans des ghettos que l’on appelle “de genre”. On met alors en avant l’originalité et le second degré pour éviter de trop se moquer du manque, bien trop fréquent, de talent de ses acteurs. Certains y laissent toute leur carrière à l’image de l’idole sacrifiée G. Romero (paix à son âme artistique) alors que les autres préfèrent ne pas toucher à ce “sous genre” de peur d’être stigmatisés.
Résultat des courses, la littérature zombie prend bien trop souvent l’apparence d’un no man’s land où errent des auteurs de SF peu inspirés qui donnent l’impression d’écrire sur commande, ou pire, des écrivains amateurs issus d’internet.
Ce constat est certes quelque peu caricatural car nous savons bien que nombre d’Å“uvres zombies arrivent à émerger de ce soi disant néant, toutefois on peut constater que la grande majorité des productions proviennent d’outre-Atlantique et ne brillent pas par leur plume. Étonnamment, quand un auteur français tente sa chance dans le champ de mines, la plume est souvent de qualité et l’idée vraiment originale. Il faut dire que dans notre pays, la littérature c’est serious business.
Julien Péluchon fait partie de ces aventuriers modernes. Ce jeune auteur français a déjà à son actif un roman intitulé Formications publié en 2006 et a donc choisi d’aborder la thématique post-apocalyptique dans son deuxième roman sobrement intitulé du nom des deux héros du livre : Pop et Kok.
L’action débute en 2185 dans les environs de Rouen, vingt ans après qu’un cataclysme mystérieux ait provoqué une apocalypse mondiale. Se manifestant sous la forme d’un nuage bleu, surnommé “le Souffle” par les survivants, ce cataclysme a eu plusieurs effets étranges et monstrueux sur le Monde. Ainsi une partie de la population succomba immédiatement, une autre se transforma en zombies/morts-vivants et enfin les dernières personnes restantes survécurent, indemnes et délaissées au milieu d’un monde comme irradié. Mais au-delà des humains, c’est l’environnement qui a également souffert, entre destruction et mutations étranges. Dans cet univers, on découvre des poissons à trois yeux, des plantes étranges poussent un peu partout et tout semble tomber en ruine assez facilement.

Le roman commence donc vingt ans après cet étrange événement et nous propose de suivre les pérégrinations de deux amis, Pop et Kok. Kok avait 12 ans lors de l’arrivée du nuage et Pop à peine quelques mois. Le premier a donc des souvenirs du monde d’avant alors que Pop a grandi avec comme seule référence ce nouveau monde. Bien que marqués par cette différence, les deux amis sont toutefois unis par la similarité de leur condition sociale dans cette nouvelle “civilisation”. En effet, l’univers décrit par Julien Péluchon diffère des habituels mondes post-apocalyptiques, finalement très manichéens, où les méchants barbares font souffrir de gentils survivants civilisés. Ici le monde a certes régressé, mais il conserve quelques héritages de ses 2000 ans d’histoire. Ainsi, cette société humaine est tout d’abord constituée d’une sorte d’élite religieuse ultra civilisée, vouant un culte à la verge d’un ancien acteur porno. A l’opposé, tout en bas de l’échelle, il y a les zombies, des humains mort-vivants, privés de conscience, réduits à l’état de bêtes, ils sont inutiles et globalement inoffensifs. Pour une fois, les zombies ne sont pas les vecteurs du mal mais de véritables victimes. Ils sont d’ailleurs plus ou moins bien traités, selon les individus qu’ils croisent, et on essaye généralement de rendre hommage à leur humanité passée.
Juste au dessus des zombies, il y a des barbares, des hommes, bien vivants, mais qui ont délaissé le chemin de la civilisation pour vivre dans une anarchie animale et brutale. Enfin entre les sauvages et les nantis, il y a le commun des mortels, dont font partie Pop et Kok, composé d’individus qui survivent dans un semblant de civilisation où l’argent sert d’étalon de la hiérarchie sociale.
Le roman pose alors une question simple : comment réussir sa vie après la fin du monde ? Comme nos deux héros pensent avoir la fibre entrepreneuriale, ils misent donc tout sur différents business de fortunes dans ce monde en vrac. Kok monte une société de pousse-pousse, puis avec Pop, ils ouvrent un bar avant que ce dernier ne se lance dans la construction de tentes qu’il sait de mauvaise qualité. Animé par le feu sacré du désir de faire, ils sont néanmoins limités par la médiocrité de leurs entreprises. La succession d’échec relatif et d’échec total fait décliner leur moral.
Afin de lutter contre la dépression, Pop se met donc à écrire un journal sur les conseils de son chamane-psychiatre. Ce journal sert de fil rouge et nous fera ainsi suivre les trente années d’errance des deux amis.

Toute la force de ce court roman d’à peine 150 pages est de proposer une vision de l’apocalypse complètement nouvelle. Nous avons ainsi l’impression de flotter dans une apocalypse “provinciale”, onirique et fantasmée où le temps s’écoule de manière lente et paisible. La chute de la civilisation a laissé les survivants sans but et bien que tous essayent de continuer à vivre, on sent un certain fatalisme qui rend tout ça bien futile. Dans un monde comme privé de moteur, seuls nos deux amis semblent se poser la question de la réussite, bien qu’ils n’arrivent à rien. C’est comme si le nuage avait fait disparaître toute recherche du pouvoir chez les hommes, les laissant alors errer sans but à l’instar d’un troupeau de bovins. Les luttes de dominations se règlent alors de manière rapide et simple, la violence étant généralement la réponse. Elle est d’ailleurs réduite à sa plus simple expression, et son emploi n’est quasiment d’aucune conséquence. Ainsi nos héros tapent et tuent sans remords et acceptent à leur tour de plier sous les coups des plus forts qu’eux.
Mais leur recherche de réussite passe également par le besoin de séduire. Toutefois, ce besoin est complètement biaisé par l’absence de volonté de se reproduire et donc de construire. Il faut dire que les femmes sont généralement laides et qu’elles enfantent des nouveau-nés difformes et non viables. Dans ces conditions, nos deux héros recherchent avant tout à répondre à leur pulsion hormonale, les faisant plus passer pour des adolescents en rut que pour de véritables épicuriens romanesques. Les femmes défilent et jouent ainsi un rôle central dans le roman, servant de révélateur à cette lente dépression qui consume le couple d’amis.
Bien que l’histoire puisse paraître dramatique, le mélange d’optimisme et de fatalisme de nos deux héros rend l’Å“uvre à la fois belle, profonde et très drôle à lire. Les situations sont ainsi absurdement pragmatiques et détruisent toute velléité d’actions artificielles que l’on a bien trop souvent l’habitude de lire. Le roman apparaît dès lors étrangement proche du réel et nous montre une survie finalement peu différente de notre propre survie quotidienne. Voila une bonne nouvelle pour les anxieux de la fin du monde, il semblerait qu’apocalypse ou non, les choses resteront finalement bien les mêmes. Le sentiment de réussite, qui peut être un élément du bonheur, est une notion subjective qui dépend avant tout des objectifs que l’on se fixe.
Vous pouvez retrouver une interview de l’auteur sur le site de OuestFrance.
Pop et Kok
de Julien PéluchonÉditions du Seuil
Paru le 9 février 2012ISBN-13: 978-2021055061
Page officiel sur le site du Seuil
Extrait des premières pages du livre






2 commentaires
ça a l’air super intéressant, merci pour cette critique; je vais me le procurer ce bouquin.
RépondreÂ
Je n’en avais pas du tout entendu parler…
Â
Dans le genre zombie et littérature française, j’ai lu il y a un moment “Un horizon de cendres”, de Jean-Pierre Andrevon, qui n’était pas mal du tout…
@1 – Garraty : Oui un Horizon de cendres est bien, une de nos chroniqueuses devrait d’ailleurs s’en occuper un de ces jours, c’est prévu normalement
RépondreÂ
C’est vrai que cette chronique m’a intrigué aussi et que j’ai bien envie de me laisser tenter par ce bouquin mais quand il sortira en version de poche sûrement.